Le deuil au travail : ce que tout manager devrait savoir
La perte d'un proche touche inévitablement la vie professionnelle. La posture du manager dans ces moments définit durablement la culture de l'équipe, et la loyauté de ses membres.
En France, 66 000 personnes perdent leur conjoint chaque année. 24 000 parents perdent un enfant. Des millions de salariés traversent chaque année un deuil majeur, et continuent, souvent peu de temps après, de se retrouver dans les réunions, les open spaces, les revues de performance.
Le deuil n'attend pas la fin du trimestre. Il s'invite dans l'organisation avec toute sa brutalité et son imprévisibilité. Et la façon dont l'organisation, à travers son manager direct, accueille ou ignore cette réalité détermine durablement la confiance que le collaborateur accordera à son employeur.
Les quatre phases du deuil : ce que vit votre collaborateur
Le modèle de référence, celui de la psychiatre suisse Elisabeth Kübler-Ross, décrit cinq étapes du deuil : déni, colère, négociation, dépression, acceptation. Mais dans le contexte professionnel, il est plus utile de raisonner en quatre phases expérientielles.
La phase de choc (jours 1 à 30) : la personne est dans un état de sidération. Elle peut fonctionner en apparence, mais son énergie cognitive est massivement mobilisée par le travail de survie psychique. Toute demande de performance normale est hors de portée.
La phase de désorganisation (mois 2 à 6) : le choc initial s'estompe et laisse place au vide. C'est souvent la période la plus difficile, parce que l'entourage professionnel pense que « ça va mieux » alors que la réalité intérieure s'aggrave.
La phase de réorganisation (mois 6 à 18) : la personne commence à trouver un nouvel équilibre, à réinvestir le travail. Les rechutes sont fréquentes aux anniversaires, aux dates importantes.
La phase d'intégration : le deuil ne se termine pas, il s'intègre. La personne retrouve une capacité de fonctionnement plein, enrichie d'une profondeur nouvelle.
« Le deuil est le prix de l'amour. Il ne se guérit pas, il se traverse. »
— Elisabeth Kübler-Ross
La cotemporalité : comprendre le temps du deuil
L'un des concepts les plus importants pour accompagner un collaborateur en deuil est celui de cotemporalité, l'idée que le temps du deuil et le temps de l'organisation coexistent, mais ne sont pas synchrones.
L'organisation fonctionne dans un temps linéaire et mesurable : les projets ont des échéances, les trimestres se suivent, les évaluations arrivent à date fixe. Le deuil, lui, a son propre tempo, non linéaire, imprévisible, qui ne respecte pas les agendas.
Un manager qui ne comprend pas cette cotemporalité va chercher, souvent avec les meilleures intentions du monde, à accélérer le retour à la normale. Il fixera des objectifs de récupération, proposera un suivi rapproché, demandera des nouvelles régulières. Ce faisant, il superpose son propre rapport au temps sur celui de son collaborateur, et crée une pression supplémentaire exactement là où il voulait aider.
La posture du manager : être présent sans envahir
Il n'existe pas de script parfait pour accompagner un collaborateur en deuil. Mais il existe des postures qui aident et des postures qui nuisent.
Ce qui aide : nommer la perte sans minimiser (« je suis désolé pour ta mère »), demander comment la personne souhaite être traitée au travail plutôt que de décider à sa place, maintenir une présence régulière et discrète sans surveiller, aménager le temps et la charge si nécessaire sans en faire une décision unilatérale.
Ce qui nuit : les formules de consolation génériques (« le temps guérit tout »), les comparaisons (« moi aussi j'ai perdu quelqu'un »), le silence absolu par peur de « mal dire », la normalisation prématurée (« il faut que tu reprennes le dessus »), ou à l'inverse, la sur-protection qui infantilise.
La règle fondamentale est de suivre le rythme de la personne, pas celui de l'organisation. C'est elle qui sait ce dont elle a besoin, à condition qu'on lui laisse la possibilité de le dire.
« La présence ne guérit pas le deuil. Mais l'absence aggrave toujours la solitude. »
— Christophe Fauré, psychiatre spécialiste du deuil
Ce que l'entreprise peut structurellement mettre en place
Au-delà de la posture individuelle du manager, les organisations ont un rôle structurel à jouer.
Le congé de deuil légal (3 jours en France pour un conjoint, 5 jours pour un enfant depuis 2020) est notoirement insuffisant au regard de ce que vivent les personnes. Plusieurs entreprises ont choisi d'aller au-delà : 10 jours, 15 jours, voire davantage selon les liens de parenté.
La formation des managers est un levier sous-utilisé. Quelques heures de sensibilisation aux phases du deuil, à la posture d'écoute, aux ressources disponibles dans l'entreprise, cela suffit à transformer radicalement la qualité de l'accompagnement.
L'accès à un soutien psychologique, via un Programme d'Aide aux Employés (PAE) ou un accompagnement spécialisé, doit être connu de tous et accessible sans démarche complexe.
Enfin, la culture du retour après un arrêt lié au deuil mérite une attention particulière. Le premier jour de retour, ce que dit ou ne dit pas le manager, définit si la personne se sentira accueillie ou ignorée dans ce qu'elle traverse.
Yannick Touchard
Fondateur humanistes · Executive Coach HEC · Ingénieur INSA
Yannick accompagne les dirigeants et les CODIR dans leurs transformations culturelles et managériales. Chercheur associé et enseignant, il ancre ses interventions dans la science du comportement organisationnel pour produire des résultats durables.
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